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Aire d'accueil – inventaire non-exhaustif des pouvoirs de l'imagination

Comment définir une approche visuelle grâce à laquelle la figure parfaitement identifiable du Tsigane – aussi bien Rom, Gitan que Manouche – tendrait à disparaître pour laisser la place aux nombreux autres sujets potentiels occupant habituellement le hors-champ médiatique ?

Dans la foulée de cette question se creuse un espace en négatif, un espace né dans le détournement de notre regard, un espace que nous côtoyons pourtant au quotidien mais qui condamne ses usagers à l’invisibilité la plus épaisse. Loin de se présenter comme un lieu de possibles réalisations sociales, culturelles ou politiques, les terrains d’accueil des gens du voyage répondent plus facilement à ce que l’écrivain et sociologue Bernard Provost appelle « le piège du champ-clos ». Ainsi, le rapport que les Tsiganes – ou ce qu’on appelle en France les Voyageurs – entretiennent avec le territoire est un rapport de force, un rapport dont les termes leur échappent, un rapport où se lit surtout l’obsession des volontés administratives d’assujettir l’imagination à la froideur étriquée de ses normes.

Mais le véritable enjeu de ce travail se situe peut-être dans l’effort que constitue la lente élaboration d’un regard critique, oeuvrant à rebours d’une certaine imagerie sensationnaliste et de ses canaux de diffusion à grande échelle comme la carte postale.

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On les dit d’ « accueil ». Elles sont, d’après la loi, obligatoires dans toutes les communes françaises de plus de 5000 habitants et doivent permettre aux « gens du voyage » de s’y arrêter, plus ou moins longuement, en fonction de leurs projets de parcours.
Antoine Le Roux les a approchées comme des faits. Frontalement, sans effet de lumière, sans déformation. Il nous confronte à des espaces sans signe distinctif, sans identité, sans fonction apparente. Des espaces clos, bétonnés, stricts et en même temps énigmatiques. Documenter en s’interdisant d’interpréter ou de commenter, donner à voir en nous confrontant à des questions davantage qu’à des démonstrations que la photographie est incapable de mener, tel est le propos, strictement photographique de ce possible inventaire des « aires ».
Cette position du photographe qui s’efface mais est pourtant bien présent nous renvoie à une problématique de définition. Que sont donc ces espaces vides, en attente possible, qui ne sont ni des jachères ni lieux abandonnés, plutôt des espaces pas encore investis ?
« Aire » nous renvoie à une problématique mathématique de la surface et du calcul des surfaces dont la plus célèbre reste « la quadrature du cercle ». « Accueil », selon le dictionnaire, signifie « une cérémonie ou prestation réservée à un nouvel arrivant, consistant généralement à lui souhaiter la bienvenue et à l'aider dans son intégration ou ses démarches ».
Nous éprouvons quelque difficulté à faire coïncider ces définitions avec les images rapportées par Antoine Le Roux. Nous renverraient-elles à l’inadéquation des lieux qu’il a cadrés avec leur attribution officielle ?

Christian Caujolle